Jean-François KAHN

Témoin des événements en Algérie pour la presse parisienne, correspondant pour Paris Presse, éditorialiste à Europe 1, envoyé spécial en Afrique du Nord, après sa licence d’Histoire, Jean-François Kahn se tourne vers le journalisme. Fondateur de l’Evénement du Jeudi puis de l’hebdomadaire Marianne, mais également amateur de chanson française, voici notre premier invité de marque.

Qu’est-ce qui vous intéresse tant dans la chanson française ?
J’aime la chanson française de tous les temps. Tout d’abord, je l’ai aimée en tant qu’historien car je considère que l’évolution de la chanson en dit plus sur une époque que bien des documents officiels que pourtant les historiens utilisent, comme les rapports de gouverneurs, de préfets, etc. Si on étudie la chanson dans les cinq ou six années antérieures aux guerres de 14 et 40, on comprend plus qu’à travers n’importe quoi d’autre pourquoi on a gagné la première et perdu la seconde. C’est tout à fait frappant.

Mais il faut prendre en compte deux aspects. Un : quand on veut étudier le rapport entre une période et une chanson, il ne suffit pas d’étudier les chansons, encore faut-il savoir si elles ont eu du succès ou pas. L’erreur commise généralement par les historiens est que du moment que la chanson existe, ils considèrent que c’est, en soi, un document. Mais non ! Il y a, aujourd’hui comme hier, des chansons qui ont été chantées par 300 personnes, qui n’ont pas dépassé un petit cabaret, et des chansons qui ont été reprises par des millions de gens.

Le deuxième aspect est que la chanson nous renseigne sur une époque en fonction de ce qu’elle dit, mais aussi en fonction de ce qu’elle ne dit pas. Ne pas dire est un enseignement absolument fondamental. La chanson d’avant 14 est habitée par l’angoisse de la montée de la guerre, alors que la chanson d’avant 40 ne parle jamais de guerre, elle ne parle pas des événements qui mènent à la guerre, Munich, Hitler… Mais justement, c’est significatif et typique. La chanson des années yé-yé est une chanson qui ne dit rien, mais sa façon de ne pas dire est quelque chose d’intéressant qui nous apprend sur une période. Donc longtemps, la chanson m’a intéressé comme élément pour saisir ce qu’il y a de plus profond dans l’évolution des sensibilités et qui annonce peut-être des mutations, y compris des mutations sociologiques et politiques importantes.

L’autre aspect, c’est le plaisir. J’en ai écouté beaucoup parce que je suis amateur de chansons. Aujourd’hui, je suis moins au courant que lorsque je faisais de la radio et que j’essayais de susciter la curiosité. Je me souviens avoir contribué à faire connaître Renaud, Nougaro, j’ai même organisé le premier récital de Jacques Brel à Paris, j’ai très vite insisté sur le talent de Serge Lama… Mon activité actuelle ne me permet pas d’être aussi attentif et n’est pas en rapport avec la chanson.

Qui écoutez-vous ?
Je continue à écouter les grands et, bizarrement, avec le recul, je constate que Brel a un peu vieilli et Dieu sait si j’ai une passion pour lui ! La tonalité et la façon de chanter de Trenet ont un peu vieilli également, mais la qualité est là. En revanche, Léo Ferré, absolument pas, Aznavour pas du tout. Boby Lapointe qui n’avait aucun succès, qui a été viré de sa maison de disques, qui est mort de faim, est aujourd’hui un chanteur culte qu’on ne se lasse pas d’écouter ! Bon, ce sont les classiques. J’ai toujours plaisir à découvrir les nouvelles livraisons de Souchon, le dernier Jonasz est admirable, j’aime beaucoup Julien Clerc… Et pour ceux qui sont plus proches de nous, j’apprécie Juliette, Bénabar, Vincent Delerm et certains rap. Mais mon rapport au rap est compliqué. Je ne suis pas sûr que ce soit de la chanson, mais plutôt une forme moderne de la poésie - poésie authentiquement populaire.

Qu’est-ce qui vous touche en particulier dans une chanson ?
Je vais répondre de façon banale et peut-être que je fais partie d’une génération totalement dépassée dans ce domaine, mais ce qui me touche, c’est le rapport entre une musique, un texte et une voix. Cela ne veut pas dire que la musique doit être magnifique, les paroles de la grande poésie et la voix extraordinaire. Il peut y avoir une musique qui enchante des paroles relativement faibles, ce qui est très fréquent chez Piaf par exemple, ou des paroles fortes qui enchantent une musique qui ne serait pas transcendante, comme, à quelques exceptions près, chez Ferrat. Autrement dit, ce qu’il y a de très important, c’est le rapport entre les trois, ce miracle de la synthèse créatrice de la parole et de la musique qui fait la spécificité et la beauté de la chanson.

Sans oublier l’interprétation…
Ah oui, une interprétation peut soit casser une chanson, soit lui donner une seconde vie. Tiens, un très bel exemple : j’aime beaucoup Dalida chantant Avec le temps de Léo Ferré. Elle lui a donné un autre sens, c’est du Dalida, mais c’est formidable ! Suzy Solidor pouvait chanter des chansons de marins ordinaires, mais sa voix d’homosexuelle, un peu grave, les rendait extraordinaires.

S’il en est une, vous rappelez-vous d’une chanson qui aurait été déterminante dans votre approche de la chanson ?
Oui certainement, mais je ne m’en souviens pas. Avant, on chantait tout le temps et très jeune, c’est donc très difficile. Il y a des chansons qui m’ont marqué comme Le Lac Majeur (Etienne Roda-Gil/Mort Shuman), Louise de Gérard Berliner, L'écharpe de Maurice Fanon, La Foule de Piaf… Mais ces chansons ne sont pas celles que je chantais ; celles qui m’ont le plus marqué, qui ont le plus tourné dans ma tête, ce sont souvent des chansons idiotes ! Ce sont celles que l’on me chantait lorsque j’avais 7, 8 ans.

Pensez-vous qu’il y ait un regain d’intérêt pour la chanson avec ce que les médias appellent « la nouvelle scène française » ?
Non, je ne me rends pas compte, il y a toujours eu une passion pour la chanson. La nouveauté me semble-t-il, mais encore une fois je suis prudent parce que je ne suis plus aussi attentif à la question, est que lorsque j’avais 20, 30 ans, il y avait une cassure entre la chanson dite rive gauche et la chanson yé-yé. C’était artificiel, mais il y avait la bonne chanson et le tout-venant. Un autre aspect de l’époque, c’est qu’il y avait ceux qui passaient à la télé, et ceux qui n’y passaient jamais. Tout cela a vécu je crois aujourd’hui. D’autre part, les groupes anglais ont contribué à casser ce clivage. Aussi bien le marchand de fromages et l’ouvrier que l’intello et l’ingénieur vont voir les Rolling Stones.

De plus, il n’y a plus de courant qui écrase tout, comme a pu le faire le yé-yé, hormis peut-être le problème de la mondialisation. Vous avez aujourd’hui 4 maisons de disques internationales qui contrôlent 80 % du marché. Quand ils sortent un album, il faut qu’il ait un son international. Donc la spécificité, l’étrangeté, la curiosité, la marginalité nationales deviennent très difficiles. Le drame, c’est cette unification. De même qu’il y a une pensée unique, il y a une chanson unique, mais quand on en sort, alors la diversité est beaucoup plus grande qu’avant. Vous me demandiez qui j’aime, eh bien, j’aime les Têtes Raides et La Tortue parce qu’ils sortent de ça justement.

Dernière question : la musique adoucit-elle VOS mœurs ?
Je ne peux pas me passer de musique. Que je travaille chez moi ou au bureau, je mets de la musique, j’écris en musique, j’ai besoin d’un environnement musical. En vieillissant, j’ai tendance à écouter plus de musique classique, d’opéras, etc. D’ailleurs, je ne peux pas travailler en écoutant des chansons, je dois m’arrêter sinon je ne les écoute pas. Et puis, je vais vous dire… la chanson, j’aime l’écouter en groupe ! Quand des gens viennent chez moi, on peut passer des heures à écouter des chansons de toutes les époques. On fait des soirées chansons ! Et ici, à Marianne, une fois tous les deux mois, on invite un accordéoniste, on distribue des partitions et les gens chantent en chœur !

Donc oui, la musique adoucit vos mœurs !
Oui, absolument ! Mais enfin, je vous signale quand même qu’on a fait une révolution à cause d’une chanson qui s’appelle La Marseillaise, les Belges ont fait une révolution à cause d’une ouverture d’opéra, les Italiens ont fait une révolution avec les chœurs de Nabucco, donc ça adoucit les mœurs, oui et non…

 Propos recueillis par Maritta Calvez en novembre 2005 (magazine Chanson Mag n°1)

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