LIO

Dites au prince charmant est l’album de L’âge des saisons, comme l’a joliment écrit Doriand. S’il a réalisé son rêve d’enfant en créant ces chansons pour Lio, accompagné de Peter Von Poehl et du fidèle Jacques Duvall, il a aussi et surtout confectionné une parure qui sied à merveille à la femme d’aujourd’hui, tel un bijou que l’on disposerait dans un écrin…

Pourquoi a-t-on le sentiment que cet album a été fait pour toi en particulier et très soigneusement ?
C’est un album qui a émergé doucement d’un magma très douloureux. Il y a un peu plus de six ans, j’étais pleine de questions très négatives. Je pensais que je m’étais trompée de chemin et que je n’étais pas à ma place en tant que chanteuse. Peut-être que les gens avaient raison, somme toute, de dire que je n’avais pas une voix très intéressante…

Ma sœur Héléna est venue mettre un cran d’arrêt à ça. Seulement, je me demandais qui aurait l’envie aujourd’hui de travailler avec moi qui me sentais si vide. Qui pourrait avoir du désir pour moi en tant qu’artiste à ce moment-là ? J’avais besoin d’une vraie rencontre. C’est alors que ma sœur m’a dit que Doriand faisait partie de ces gens. Et ça a été la rencontre avec cet homme beaucoup plus jeune que moi, c’est à la mode [rires] !

Que dire de lui ?
C’est un amoureux qui est venu vers moi. J’avais besoin de cet amour-là. Il m’a surnommée Papillon parce que je n’étais qu’une fois sur dix au rendez-vous, le reste du temps, je buggais, j’oubliais carrément. Ou alors, j’étais trop mal pour sortir et même pour appeler. Le peu d’énergie que j’avais, je le gardais pour mes enfants.

Et Doriand est toujours resté tendre. « Papillon, petit Papillon ! », jamais il n’a prononcé un mot qui était dénué de ce regard, avec cette compréhension incroyable. Et puis, il a amené dans ses bagages ce garçon formidable qui s’appelle Peter Von Poehl, qui est encore plus jeune et qui ne me connaissait pas !

Dénué de cet a priori, c’est ce que tu veux dire ?
Oui, c’est un cadeau énorme ! Ça fait un bien fou parce que vous-même, vous vous regardez autrement, forcément, et c’est très important. Il m’a régénérée. Doriand m’a donné de l’amour, des bases sur lesquelles me tenir et Peter m’a donné du peps. Ma sœur, elle, était comme l’étoile du berger et je lui dédie ce disque parce que sans elle, il n’aurait jamais pu être fait.

Que trouve-t-on dans cet album ?
Ils m’ont demandé ce que je voulais faire. Je leur ai répondu que je voulais parler de là où je suis, parler de moi, de la femme que je suis devenue avec tout ce que j’aime et que je n’ai jamais renié, Banana split, Les amoureux solitaires et Prévert, mes désillusions aussi, mais je suis heureuse de les vivre, parce qu’une illusion, vous vous cassez le nez dessus. Je préfère mes rêves auxquels je tiens toujours. Je n’ai jamais été dénuée de rêve ni de passion. Je leur ai dit : « Voilà, je veux tout ça, mais je ne sais pas bien comment vous l’expliquer. » Alors ils ont eu l’idée de la boîte à chaussures que, paraît-il, Doriand a gardée. Je serais curieuse d’y rejeter un œil aujourd’hui ! J’ai donc découpé des bouts de poèmes, des bouts de phrases, des images, des couleurs, des tissus, j’ai tout mis dans la boîte et je leur ai donné ! Ils ont commencé à composer des chansons avec ça.

Mais ce qui est incroyable, c’est que certaines chansons semblent écrites pour moi alors qu’elles existaient déjà. C’est la grâce de l’interprète, la grâce de l’amour quand il y a une cohésion.

lio

Parles-nous de ce métier d’interprète justement.
C’est un métier extrêmement noble qui n’a pas eu une bonne presse à la fin des années 60, à l’époque des yé-yé. On avait le sentiment que les interprètes étaient tous des écervelés, que c’était dévalorisant. On devait être auteur-compositeur-interprète pour être à peu près intelligent. Mais de tout temps, il y a eu des interprètes formidables qui ont véritablement imprimé des choses importantes dans la chanson française, comme Mistinguett, Fréhel, Piaf.

On n’est pas artiste sans un ego fort, mais un ego fort n’est pas forcément négatif quand il est tourné vers les autres. Cet ego doit s’effacer au moment où vous êtes sur scène. Les gens qui écrivent la musique et les paroles ne veulent pas de lumière sur eux, c’est leur choix. L’interprète est chargé de les mettre en lumière, il est ce pont pour les amener à d’autres gens qui sont eux aussi dans l’obscurité puisqu’ils sont dans la salle. Il va les aider à réfléchir, et pour la réflexion, il faut une lumière. Vous ne pouvez pas être réfléchi dans un miroir s’il n’y a pas une source lumineuse. En fait, l’interprète est cette source lumineuse. Ça, c’est joli, mais pour y arriver, il faut s’ouvrir.

Marie Darrieussecq, romancière dont tu as interprété sur scène Le bébé, t’a écrit une chanson, L’étendue des dégâts. Elle était bien pour toi, celle-là ?
Ah oui ! Et je trouve que c’est la chanson qui résume totalement l’album. Marie était très intéressée par le fait d’écrire une chanson. Cela fait partie des fantasmes. Toute actrice un jour a envie de chanter, toute chanteuse a envie de jouer la comédie, tout romancier a envie d’écrire une chanson et d’écrire en trois minutes ce qu’il pourrait raconter sur cent cinquante pages. Elle est arrivée à peine quatre ou cinq jours après que je lui en ai fait la demande avec ce texte que j’ai adoré tout de suite.

On a parlé de Doriand, de Peter et de Marie. Et Jacques Duvall alors ?
C’est le plus radical des radicaux ! Je trouve qu’on ne parle pas de lui à la hauteur de son talent. C’est un immense auteur qui a sa place aux côtés de Serge Gainsbourg et de Jean Fauque. Il est le seul qui arrive à manier la dérision de cette manière-là, avec ce tranchant, tout en flirtant avec le cynisme sans jamais y tomber.

Et c’est l’homme le plus intègre que je connaisse, d’une intégrité sans faille. Il est incapable de changer un mot d’une de ses chansons, quitte à ce que ça lui coûte le morceau sur l’album des plus grands. Il a un vrai sens de l’honneur vis-à-vis de sa liberté. Il m’épate, je suis admirative et de son talent et de sa personne.

Tu as été malmenée, étiquetée… Quel regard portes-tu sur ces gens qui ont été si intolérants ?
Cette intolérance, c’est une chapelle et moi, j’ai horreur des chapelles. Je ne leur fournis pas d’alibi, c’est donc très difficile pour eux de se positionner. Je suis une femme qui essaie d’être libre. Je suis une humaine, donc forcément perfectible et forcément imparfaite, faisant forcément quelques bêtises et quelques mauvais choix, mais je suis fidèle à ma route. Le but ? On en parlera à ma mort, ce n’est pas le moment. C’est ça qui dérange. En général, les artistes sacralisent énormément leur travail, comme si tout était pensé d’avance.

Tout vient de la vie chez moi. Ce n’est pas grave de rater ses disques si vous les avez faits avec densité. Tu sais, je ne suis peut-être pas une grande artiste, mais je suis une artiste, ça, sûrement. Artiste est un mot un peu pédant, je le reconnais, mais je n’en vois pas d’autre.

Dites-moi...
La chanson que vous auriez aimé écrire ?
La chanson de Chico Buarque que Nougaro a reprise en français, Que sera, que sera. En portugais, elle parle de l’âme, de cette chose qu’on ne voit pas, qui n’a pas de raison, mais qui nous anime parce qu’elle a du cœur.

La chanson méconnue de votre répertoire que vous voudriez défendre ?
Chez moi, il y a 70 % de spleen et 30 % de « up », et on ne connaît que la jeune fille sautillante. Donc j’irais sur une chanson mélancolique : Motus à la Muette.

Le(la) chanteur(euse) que vous auriez voulu être ?
Billie Holiday. C’est ma chanteuse préférée, je l’adore !

Le premier disque que vous avez acheté ?
Georges Brassens avec Le gorille. C’est le seul chanteur à qui j’ai écrit une lettre de fan, j’avais douze ou treize ans !

Le concert qui vous a marqué ?
Bob Marley. J’en ai vu beaucoup d’autres absolument merveilleux, mais celui de Bob Marley est celui qui m’a profondément marquée.

La chanson de vos dix-huit ans ?
Année 1980… Heart of Glass de Blondie.

Le duo (même virtuel) que vous aimeriez faire ?
Franck Sinatra.

Le tube que vous détestez ?
[Rires !] La chanson de Sardou qui dit « J’ai envie de violer des femmes » (Les villes de solitude). Je déteste, je ne peux pas supporter cette phrase.

La chanson que vous écoutez lorsque vous avez le blues ?
[Ndlr. Sa fille qui était présente, répond tout de go ! « Moi je sais ! Caramels, bonbons et chocolats ! »]

Elle a raison [dit-elle épatée !], quand je suis triste, je chante Parole. Celle que j’écoute quand j’ai le blues, c’est la chanson du film Mahogany interprétée par Diana Ross Do you know where you’re going to

Doriand – Le regard bienveillant
Doriand a grandi dans le bain des années 80. C’est au son des chansons de Lio, Étienne Daho et Alain Chamfort que sa culture musicale s’est développée, admiratif également des textes de Jacques Duvall. D’ailleurs, ce n’est sûrement pas un hasard si son dernier album sorti il y a un peu plus d’un an déjà s’intitule Le grand bain (Mercury/Universal).

Il y a quelques années, le jeune homme a tout simplement frappé à la porte de la maison de son idole, laquelle l’a invité à entrer et à boire le thé, c’est ainsi que la rencontre a eu lieu ! Il est ensuite devenu très ami avec la sœur de Lio, Héléna Noguerra.

« Ce disque est un cadeau à la fois pour elle et pour moi. Je me sens en paix, j’ai fait une révérence à mes rêves d’enfant. Pour Lio, ce sont des retrouvailles avec elle-même. Ça n’a pas été simple, il a fallu la convaincre de refaire un disque. Cela faisait une dizaine d’années qu’elle n’avait pas sorti d’album studio, je crois qu’elle avait un peu peur. Contrairement à ce qu’elle croit, les chansons ont été pensées pour elle, comme L’âge des saisons. Lio est un personnage original comme il y en a peu en France, avec une réelle attitude, il n’y a plus qu’à se laisser porter.»

Jacques Duvall – L’auteur et l’ami fidèle
S’il ne fallait interroger qu’une personne au sujet de Lio, il se pourrait que ce soit Jacques Duvall qui témoigne. En effet, elle n’avait pas plus de huit ans lorsqu’il l’a connue. S’il a écrit avec Jay Alanski, son habituel complice, il est heureux d’avoir fait deux chansons avec Joseph Racaille (arrangeur de Bashung, Thomas Fersen).

Quand Jacques Duvall parle d’elle… « Lio a une carrière qui, vue de l’extérieur, peut sembler catastrophique parce qu’elle a privilégié ses choix sur l’envie du moment plutôt que sur un calcul intelligent. Par exemple, L’été meurtrier était un rôle pour elle et Patrick Dewaere à l’origine. Elle en avait envie, mais ne l’a pas fait pour des raisons personnelles. Si elle l’avait fait, elle aurait un tout autre statut.

Quand je vois planifier des espèces de plans de carrière, ça me fait plaisir de voir des gens qui, effectivement, sautent de désastres en catastrophes, mais qui ne font que ce qui leur passe par la tête !

Les gens qui pensent que ce n’est pas une chanteuse ont raison, c’est une interprète, c’est tout à fait différent. Je préfère quelqu’un qui ne chante pas comme la Callas, mais qui incarne vraiment une chanson. Moi, elle me touche, je n’en vois pas beaucoup qui soient plus intéressantes en France. Et les gens ont fini par comprendre que c’est une fille réellement intelligente. »

Propos recueillis par Maritta Calvez en janvier 2006 (magazine Chanson Mag n°2)

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